[Partie 3/3]

« On n’avait ni eau, ni gaz, parfois un peu d’électricité. L’hiver il faisait très froid, on n’avait pas de chauffage et les fenêtres étaient éclatées par les détonations. Donc on était à la maison avec les gants et les grosses vestes… L’aide humanitaire arrivait sur l’aéroport contrôlé par les Nations Unies. On avait juste assez pour pas mourir de faim et on disait : ils nous tiennent en vie comme ça les Serbes peuvent nous tuer. Un jour je suis rentré de la ligne, ma mère et ma soeur m’avaient laissé 2 feuilles de salade. C’était tout ce qu’on avait. Et moi j’ai rigolé : « Est-ce que je peux manger tout ? »

On s’était habitués à vivre comme ça. Les gens n’étaient pas abattus et la solidarité c’était impressionnant. Heureusement on a tous survécu dans ma famille. Moi j’ai rien eu pourtant j’ai été partout. Et quand la guerre a terminé on a continué à vivre. Le jour-même j’ai été m’inscrire à l’université. Mais beaucoup de gens avaient pas de travail, c’était très difficile.

En Bosnie on était bien mélangés. On n’y croyait pas à la guerre, on se disait : « À Sarajevo, jamais ! » On habitait dans un immeuble avec des familles musulmanes et serbes, et ma génération savait pas quel nom était musulman ou serbe, tu étais pas défini par la religion. S’il y avait une fête musulmane, les Serbes et Croates ils venaient féliciter et fêter, et l’inverse aussi. C’est pas possible que c’était tout un spectacle.

Mais beaucoup de choses se sont passées depuis, et si tu n’étais pas là-bas tu comprends pas grand chose. Maintenant, comme beaucoup de vétérans, je tiens certains préjugés contre les Serbes. Si quelqu’un avait été tué dans ma famille peut-être que je retiendrais de la haine. Et je peux m’imaginer que les gens qui ont perdu tous leurs proches veulent rien avoir à faire avec eux. Mais je dis jamais je suis musulman ou croate ou serbe, je dis je suis bosnien. Pour moi c’est plus important que la religion. Parce que mon père est musulman et ma mère est serbe chrétienne. Maintenant on est tous divisés, personne n’est content de cette situation. Parce que la guerre n’était pas finie, elle a été arrêtée. Donc personne n’a gagné, personne n’a eu ce qu’il voulait. »

Note: la guerre est un sujet très complexe et sensible. À ce titre, D. tenait à souligner qu’il ne prétend pas détenir toute la vérité ou être représentatif de ce qui s’est passé. Il souhaite simplement partager ce qu’il a vécu en espérant que cela inspirera d’autres personnes à s’intéresser à l’histoire de cette région.

Publié le: 3 novembre 2021
[Partie 3/3]

« On n’avait ni eau, ni gaz, parfois un peu d’électricité. L’hiver il faisait très froid, on n’avait pas de chauffage et les fenêtres étaient éclatées par les détonations. Donc on était à la maison avec les gants et les grosses vestes… L’aide humanitaire arrivait sur l’aéroport contrôlé par les Nations Unies. On avait juste assez pour pas mourir de faim et on disait : ils nous tiennent en vie comme ça les Serbes peuvent nous tuer. Un jour je suis rentré de la ligne, ma mère et ma soeur m’avaient laissé 2 feuilles de salade. C’était tout ce qu’on avait. Et moi j’ai rigolé : « Est-ce que je peux manger tout ? »

On s’était habitués à vivre comme ça. Les gens n’étaient pas abattus et la solidarité c’était impressionnant. Heureusement on a tous survécu dans ma famille. Moi j’ai rien eu pourtant j’ai été partout. Et quand la guerre a terminé on a continué à vivre. Le jour-même j’ai été m’inscrire à l’université. Mais beaucoup de gens avaient pas de travail, c’était très difficile.

En Bosnie on était bien mélangés. On n’y croyait pas à la guerre, on se disait : « À Sarajevo, jamais ! » On habitait dans un immeuble avec des familles musulmanes et serbes, et ma génération savait pas quel nom était musulman ou serbe, tu étais pas défini par la religion. S’il y avait une fête musulmane, les Serbes et Croates ils venaient féliciter et fêter, et l’inverse aussi. C’est pas possible que c’était tout un spectacle.

Mais beaucoup de choses se sont passées depuis, et si tu n’étais pas là-bas tu comprends pas grand chose. Maintenant, comme beaucoup de vétérans, je tiens certains préjugés contre les Serbes. Si quelqu’un avait été tué dans ma famille peut-être que je retiendrais de la haine. Et je peux m’imaginer que les gens qui ont perdu tous leurs proches veulent rien avoir à faire avec eux. Mais je dis jamais je suis musulman ou croate ou serbe, je dis je suis bosnien. Pour moi c’est plus important que la religion. Parce que mon père est musulman et ma mère est serbe chrétienne. Maintenant on est tous divisés, personne n’est content de cette situation. Parce que la guerre n’était pas finie, elle a été arrêtée. Donc personne n’a gagné, personne n’a eu ce qu’il voulait. »

Note: la guerre est un sujet très complexe et sensible. À ce titre, D. tenait à souligner qu’il ne prétend pas détenir toute la vérité ou être représentatif de ce qui s’est passé. Il souhaite simplement partager ce qu’il a vécu en espérant que cela inspirera d’autres personnes à s’intéresser à l’histoire de cette région.

Publié le: 3 novembre 2021