« J’ai grandi au Soudan, la plus jeune d’une famille de 5 frères et 5 sœurs. Ma mère est décédée quand j’avais 5 ans. Mon père était très éduqué, il était cadre dans une entreprise de pétrole et il fréquentait beaucoup les Européens donc il était très ouvert d’esprit. J’étais très proche de lui, on savait tout l’un sur l’autre. On avait une confiance très forte et il me laissait beaucoup de liberté. Sans lui, j’aurais pas réussi à faire des études. Parce qu’avec mes frères c’était toujours la bataille.

Ils disaient toujours à mon père qu’il donne trop de liberté aux filles, qu’il faut nous contrôler. Ils m’interdisaient de faire du vélo avec les garçons, ou de rentrer tard après l’école. Mais j’étais très rebelle et je me battais pour ma liberté. Je voulais faire comme les garçons. Je savais bien que j’allais être tapée mais je m’en fichais, je faisais ce que je voulais ! Parfois ils m’interdisaient d’aller à l’école pendant 2-3 jours pour me punir. Moi-même je trouvais bizarre qu’ils soient comme ça alors que mon père était ouvert. Mais c’est parce qu’ils ont arrêté tôt les études.

Moi j’étais très douée à l’école et je suis la seule à avoir continué. Mes frères voulaient que je fasse médecine parce qu’il y avait moins de contacts avec les hommes. Mais j’ai fait des études d’ingénieure pour devenir architecte, et j’avais le sentiment que j’étais en train de réaliser mes rêves. Après mes études et un stage j’ai ouvert ma propre entreprise d’architecture. J’ai construit beaucoup de maisons et d’immeubles, même pour l’État. Mon père était très fier de moi, il me ramenait partout en disant : « Ma fille est ingénieure ! » Pendant 5 ans j’ai dirigé mon entreprise. J’imaginais que j’allais très bien réussir et construire une grande entreprise avec plein d’employés.

À l’université j’étais tombée amoureuse d’un garçon qui m’avait demandé en mariage plusieurs fois. Mais mes frères ont refusé, et ils m’ont enfermée 3 mois pour pas que je le voie. Après ça, je me suis juste concentrée sur le travail. J’étais très belle et beaucoup d’hommes m’ont demandée en mariage. Mais je ne voulais plus. Puis en 2016 mon père est décédé. J’étais tellement triste, je passais tout mon temps à pleurer. Tout me faisait penser à lui. Je sentais même encore son parfum dans la maison. C’est là qu’un ami de la famille qui vivait à Genève m’a demandée en mariage. J’étais pas équilibrée, je ne me sentais plus chez moi à la maison, j’avais envie de tout changer. Alors j’ai dit oui.

Au téléphone il était trop sympa, mais quand je suis arrivée ici j’ai été choquée. Il était très, très violent. Du matin jusqu’au soir. Dès qu’il se réveillait il commençait à me crier dessus. Même dans le lit il était très violent. Il me menaçait qu’il allait me tuer et me renvoyer au Soudan. Il disait : « Moi je suis ici depuis longtemps, je sais tout. Toi tu sais rien, tu peux rien faire contre moi. » J’ai même fait 2 fausses couches à cause du stress et des violences. Et il m’avait effrayée des policiers. Dès que je les voyais, mon corps commençait à trembler. Je passais mon temps dans la baignoire à pleurer tellement il me faisait du mal.

Une fois, il a essayé de m’étrangler mais j’ai réussi à m’enfuir. Je tremblais tellement que je me suis évanouie dehors. Quelqu’un m’a trouvée dans la rue et a appelé la police. Lui disait que c’est moi qui l’avais frappé, mais ils ont fait un contrôle et ils ont trouvé des traces de violences sur moi. Entre temps il avait téléphoné à mes frères. Ils m’ont appelée et ils m’ont tellement fait peur que je n’ai pas porté plainte. J’étais seule, sans personne pour m’aider. Je ne savais pas quoi faire. Une voisine a essayé plusieurs fois de m’aider en me conduisant à un hôtel, et en me trouvant un avocat. Mais j’avais tellement peur de lui que je finissais toujours par rentrer.

Puis un jour, 8 mois après mon arrivée à Genève, j’ai été de nouveau à l’hôpital. Il m’avait donné des coups de poing et de télécommande. J’étais terrorisée, mais je me suis dit : je n’arrive plus à supporter ça. Et cette fois-ci je ne suis pas rentrée. J’ai abandonné l’appartement, toutes mes affaires, et du jour au lendemain j’avais plus rien. Quand je suis arrivée ici, j’étais très contente. Je pensais fonder une famille et faire un master. Mais maintenant je suis perdue. J’ai le sentiment que je ne suis pas d’ici, ni de là-bas. Je ne sais plus qui je suis. Comme si je n’avais plus d’âme. Je n’arrive pas à me concentrer pour apprendre le français. Parfois je n’ai même pas l’énergie pour sortir marcher.

Et je suis très en colère contre moi-même. Parce que je croyais que j’étais forte. Pourquoi est-ce que je l’ai laissé détruire ma vie ? Avant j’avais beaucoup de confiance, mais j’ai tout perdu. Il m’a tellement répété : « T’es moche, tu ressembles à un homme. Tu crois que tu sais tout parce que tu es ingénieure. » Il voulait m’abaisser, je sais ça. Mais le problème c’est qu’il a réussi. Tellement il m’a rempli la tête que maintenant j’y crois. Parfois je me réveille terrorisée, je l’entends crier et je le vois en train de me taper. Est-ce que je suis en train de devenir folle ? Ça fait 4 ans que je suis dans cette situation. Est-ce que ma vie va s’améliorer ?

J’ai expliqué à mon assistant social que ma situation n’est pas ok. Mais il me répète : « T’as pas de mari, pas de travail, pas d’enfant, qu’est-ce que tu fais ici ? Rentre au Soudan ! » Je pensais qu’ils soutenaient les femmes ici, mais en fait la situation est la même. Le problème c’est toujours les hommes. S’ils étaient éduqués ils se comporteraient pas comme ça. Mais je sais aussi que si je ne m’aide pas, personne ne m’aidera. J’aimerais être moi-même à nouveau. J’essaie de combattre ma dépression. J’ai passé toute ma vie à me battre, battre, battre. Donc parfois j’ai le sentiment que ça suffit, que je n’y arrive plus. Et pourtant, je continue encore à me battre… »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Des frontières et des femmes », réalisée en partenariat avec l’APDH. | Traduite en partie de l’arabe

Toutes les histoires

« J’ai grandi au Soudan, la plus jeune d’une famille de 5 frères et 5 sœurs. Ma mère est décédée quand j’avais 5 ans. Mon père était très éduqué, il était cadre dans une entreprise de pétrole et il fréquentait beaucoup les Européens donc il était très ouvert d’esprit. J’étais très proche de lui, on savait tout l’un sur l’autre. On avait une confiance très forte et il me laissait beaucoup de liberté. Sans lui, j’aurais pas réussi à faire des études. Parce qu’avec mes frères c’était toujours la bataille.

Ils disaient toujours à mon père qu’il donne trop de liberté aux filles, qu’il faut nous contrôler. Ils m’interdisaient de faire du vélo avec les garçons, ou de rentrer tard après l’école. Mais j’étais très rebelle et je me battais pour ma liberté. Je voulais faire comme les garçons. Je savais bien que j’allais être tapée mais je m’en fichais, je faisais ce que je voulais ! Parfois ils m’interdisaient d’aller à l’école pendant 2-3 jours pour me punir. Moi-même je trouvais bizarre qu’ils soient comme ça alors que mon père était ouvert. Mais c’est parce qu’ils ont arrêté tôt les études.

Moi j’étais très douée à l’école et je suis la seule à avoir continué. Mes frères voulaient que je fasse médecine parce qu’il y avait moins de contacts avec les hommes. Mais j’ai fait des études d’ingénieure pour devenir architecte, et j’avais le sentiment que j’étais en train de réaliser mes rêves. Après mes études et un stage j’ai ouvert ma propre entreprise d’architecture. J’ai construit beaucoup de maisons et d’immeubles, même pour l’État. Mon père était très fier de moi, il me ramenait partout en disant : « Ma fille est ingénieure ! » Pendant 5 ans j’ai dirigé mon entreprise. J’imaginais que j’allais très bien réussir et construire une grande entreprise avec plein d’employés.

À l’université j’étais tombée amoureuse d’un garçon qui m’avait demandé en mariage plusieurs fois. Mais mes frères ont refusé, et ils m’ont enfermée 3 mois pour pas que je le voie. Après ça, je me suis juste concentrée sur le travail. J’étais très belle et beaucoup d’hommes m’ont demandée en mariage. Mais je ne voulais plus. Puis en 2016 mon père est décédé. J’étais tellement triste, je passais tout mon temps à pleurer. Tout me faisait penser à lui. Je sentais même encore son parfum dans la maison. C’est là qu’un ami de la famille qui vivait à Genève m’a demandée en mariage. J’étais pas équilibrée, je ne me sentais plus chez moi à la maison, j’avais envie de tout changer. Alors j’ai dit oui.

Au téléphone il était trop sympa, mais quand je suis arrivée ici j’ai été choquée. Il était très, très violent. Du matin jusqu’au soir. Dès qu’il se réveillait il commençait à me crier dessus. Même dans le lit il était très violent. Il me menaçait qu’il allait me tuer et me renvoyer au Soudan. Il disait : « Moi je suis ici depuis longtemps, je sais tout. Toi tu sais rien, tu peux rien faire contre moi. » J’ai même fait 2 fausses couches à cause du stress et des violences. Et il m’avait effrayée des policiers. Dès que je les voyais, mon corps commençait à trembler. Je passais mon temps dans la baignoire à pleurer tellement il me faisait du mal.

Une fois, il a essayé de m’étrangler mais j’ai réussi à m’enfuir. Je tremblais tellement que je me suis évanouie dehors. Quelqu’un m’a trouvée dans la rue et a appelé la police. Lui disait que c’est moi qui l’avais frappé, mais ils ont fait un contrôle et ils ont trouvé des traces de violences sur moi. Entre temps il avait téléphoné à mes frères. Ils m’ont appelée et ils m’ont tellement fait peur que je n’ai pas porté plainte. J’étais seule, sans personne pour m’aider. Je ne savais pas quoi faire. Une voisine a essayé plusieurs fois de m’aider en me conduisant à un hôtel, et en me trouvant un avocat. Mais j’avais tellement peur de lui que je finissais toujours par rentrer.

Puis un jour, 8 mois après mon arrivée à Genève, j’ai été de nouveau à l’hôpital. Il m’avait donné des coups de poing et de télécommande. J’étais terrorisée, mais je me suis dit : je n’arrive plus à supporter ça. Et cette fois-ci je ne suis pas rentrée. J’ai abandonné l’appartement, toutes mes affaires, et du jour au lendemain j’avais plus rien. Quand je suis arrivée ici, j’étais très contente. Je pensais fonder une famille et faire un master. Mais maintenant je suis perdue. J’ai le sentiment que je ne suis pas d’ici, ni de là-bas. Je ne sais plus qui je suis. Comme si je n’avais plus d’âme. Je n’arrive pas à me concentrer pour apprendre le français. Parfois je n’ai même pas l’énergie pour sortir marcher.

Et je suis très en colère contre moi-même. Parce que je croyais que j’étais forte. Pourquoi est-ce que je l’ai laissé détruire ma vie ? Avant j’avais beaucoup de confiance, mais j’ai tout perdu. Il m’a tellement répété : « T’es moche, tu ressembles à un homme. Tu crois que tu sais tout parce que tu es ingénieure. » Il voulait m’abaisser, je sais ça. Mais le problème c’est qu’il a réussi. Tellement il m’a rempli la tête que maintenant j’y crois. Parfois je me réveille terrorisée, je l’entends crier et je le vois en train de me taper. Est-ce que je suis en train de devenir folle ? Ça fait 4 ans que je suis dans cette situation. Est-ce que ma vie va s’améliorer ?

J’ai expliqué à mon assistant social que ma situation n’est pas ok. Mais il me répète : « T’as pas de mari, pas de travail, pas d’enfant, qu’est-ce que tu fais ici ? Rentre au Soudan ! » Je pensais qu’ils soutenaient les femmes ici, mais en fait la situation est la même. Le problème c’est toujours les hommes. S’ils étaient éduqués ils se comporteraient pas comme ça. Mais je sais aussi que si je ne m’aide pas, personne ne m’aidera. J’aimerais être moi-même à nouveau. J’essaie de combattre ma dépression. J’ai passé toute ma vie à me battre, battre, battre. Donc parfois j’ai le sentiment que ça suffit, que je n’y arrive plus. Et pourtant, je continue encore à me battre… »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Des frontières et des femmes », réalisée en partenariat avec l’APDH. | Traduite en partie de l’arabe

Toutes les histoires
Publié le: 19 octobre 2022

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« J’ai grandi au Soudan, la plus jeune d’une famille de 5 frères et 5 sœurs. Ma mère est décédée quand j’avais 5 ans. Mon père était très éduqué, il était cadre dans une entreprise de pétrole et il fréquentait beaucoup les Européens donc il était très ouvert d’esprit. J’étais très proche de lui, on savait tout l’un sur l’autre. On avait une confiance très forte et il me laissait beaucoup de liberté. Sans lui, j’aurais pas réussi à faire des études. Parce qu’avec mes frères c’était toujours la bataille.

Ils disaient toujours à mon père qu’il donne trop de liberté aux filles, qu’il faut nous contrôler. Ils m’interdisaient de faire du vélo avec les garçons, ou de rentrer tard après l’école. Mais j’étais très rebelle et je me battais pour ma liberté. Je voulais faire comme les garçons. Je savais bien que j’allais être tapée mais je m’en fichais, je faisais ce que je voulais ! Parfois ils m’interdisaient d’aller à l’école pendant 2-3 jours pour me punir. Moi-même je trouvais bizarre qu’ils soient comme ça alors que mon père était ouvert. Mais c’est parce qu’ils ont arrêté tôt les études.

Moi j’étais très douée à l’école et je suis la seule à avoir continué. Mes frères voulaient que je fasse médecine parce qu’il y avait moins de contacts avec les hommes. Mais j’ai fait des études d’ingénieure pour devenir architecte, et j’avais le sentiment que j’étais en train de réaliser mes rêves. Après mes études et un stage j’ai ouvert ma propre entreprise d’architecture. J’ai construit beaucoup de maisons et d’immeubles, même pour l’État. Mon père était très fier de moi, il me ramenait partout en disant : « Ma fille est ingénieure ! » Pendant 5 ans j’ai dirigé mon entreprise. J’imaginais que j’allais très bien réussir et construire une grande entreprise avec plein d’employés.

À l’université j’étais tombée amoureuse d’un garçon qui m’avait demandé en mariage plusieurs fois. Mais mes frères ont refusé, et ils m’ont enfermée 3 mois pour pas que je le voie. Après ça, je me suis juste concentrée sur le travail. J’étais très belle et beaucoup d’hommes m’ont demandée en mariage. Mais je ne voulais plus. Puis en 2016 mon père est décédé. J’étais tellement triste, je passais tout mon temps à pleurer. Tout me faisait penser à lui. Je sentais même encore son parfum dans la maison. C’est là qu’un ami de la famille qui vivait à Genève m’a demandée en mariage. J’étais pas équilibrée, je ne me sentais plus chez moi à la maison, j’avais envie de tout changer. Alors j’ai dit oui.

Au téléphone il était trop sympa, mais quand je suis arrivée ici j’ai été choquée. Il était très, très violent. Du matin jusqu’au soir. Dès qu’il se réveillait il commençait à me crier dessus. Même dans le lit il était très violent. Il me menaçait qu’il allait me tuer et me renvoyer au Soudan. Il disait : « Moi je suis ici depuis longtemps, je sais tout. Toi tu sais rien, tu peux rien faire contre moi. » J’ai même fait 2 fausses couches à cause du stress et des violences. Et il m’avait effrayée des policiers. Dès que je les voyais, mon corps commençait à trembler. Je passais mon temps dans la baignoire à pleurer tellement il me faisait du mal.

Une fois, il a essayé de m’étrangler mais j’ai réussi à m’enfuir. Je tremblais tellement que je me suis évanouie dehors. Quelqu’un m’a trouvée dans la rue et a appelé la police. Lui disait que c’est moi qui l’avais frappé, mais ils ont fait un contrôle et ils ont trouvé des traces de violences sur moi. Entre temps il avait téléphoné à mes frères. Ils m’ont appelée et ils m’ont tellement fait peur que je n’ai pas porté plainte. J’étais seule, sans personne pour m’aider. Je ne savais pas quoi faire. Une voisine a essayé plusieurs fois de m’aider en me conduisant à un hôtel, et en me trouvant un avocat. Mais j’avais tellement peur de lui que je finissais toujours par rentrer.

Puis un jour, 8 mois après mon arrivée à Genève, j’ai été de nouveau à l’hôpital. Il m’avait donné des coups de poing et de télécommande. J’étais terrorisée, mais je me suis dit : je n’arrive plus à supporter ça. Et cette fois-ci je ne suis pas rentrée. J’ai abandonné l’appartement, toutes mes affaires, et du jour au lendemain j’avais plus rien. Quand je suis arrivée ici, j’étais très contente. Je pensais fonder une famille et faire un master. Mais maintenant je suis perdue. J’ai le sentiment que je ne suis pas d’ici, ni de là-bas. Je ne sais plus qui je suis. Comme si je n’avais plus d’âme. Je n’arrive pas à me concentrer pour apprendre le français. Parfois je n’ai même pas l’énergie pour sortir marcher.

Et je suis très en colère contre moi-même. Parce que je croyais que j’étais forte. Pourquoi est-ce que je l’ai laissé détruire ma vie ? Avant j’avais beaucoup de confiance, mais j’ai tout perdu. Il m’a tellement répété : « T’es moche, tu ressembles à un homme. Tu crois que tu sais tout parce que tu es ingénieure. » Il voulait m’abaisser, je sais ça. Mais le problème c’est qu’il a réussi. Tellement il m’a rempli la tête que maintenant j’y crois. Parfois je me réveille terrorisée, je l’entends crier et je le vois en train de me taper. Est-ce que je suis en train de devenir folle ? Ça fait 4 ans que je suis dans cette situation. Est-ce que ma vie va s’améliorer ?

J’ai expliqué à mon assistant social que ma situation n’est pas ok. Mais il me répète : « T’as pas de mari, pas de travail, pas d’enfant, qu’est-ce que tu fais ici ? Rentre au Soudan ! » Je pensais qu’ils soutenaient les femmes ici, mais en fait la situation est la même. Le problème c’est toujours les hommes. S’ils étaient éduqués ils se comporteraient pas comme ça. Mais je sais aussi que si je ne m’aide pas, personne ne m’aidera. J’aimerais être moi-même à nouveau. J’essaie de combattre ma dépression. J’ai passé toute ma vie à me battre, battre, battre. Donc parfois j’ai le sentiment que ça suffit, que je n’y arrive plus. Et pourtant, je continue encore à me battre… »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Des frontières et des femmes », réalisée en partenariat avec l’APDH. | Traduite en partie de l’arabe

Toutes les histoires

« J’ai grandi au Soudan, la plus jeune d’une famille de 5 frères et 5 sœurs. Ma mère est décédée quand j’avais 5 ans. Mon père était très éduqué, il était cadre dans une entreprise de pétrole et il fréquentait beaucoup les Européens donc il était très ouvert d’esprit. J’étais très proche de lui, on savait tout l’un sur l’autre. On avait une confiance très forte et il me laissait beaucoup de liberté. Sans lui, j’aurais pas réussi à faire des études. Parce qu’avec mes frères c’était toujours la bataille.

Ils disaient toujours à mon père qu’il donne trop de liberté aux filles, qu’il faut nous contrôler. Ils m’interdisaient de faire du vélo avec les garçons, ou de rentrer tard après l’école. Mais j’étais très rebelle et je me battais pour ma liberté. Je voulais faire comme les garçons. Je savais bien que j’allais être tapée mais je m’en fichais, je faisais ce que je voulais ! Parfois ils m’interdisaient d’aller à l’école pendant 2-3 jours pour me punir. Moi-même je trouvais bizarre qu’ils soient comme ça alors que mon père était ouvert. Mais c’est parce qu’ils ont arrêté tôt les études.

Moi j’étais très douée à l’école et je suis la seule à avoir continué. Mes frères voulaient que je fasse médecine parce qu’il y avait moins de contacts avec les hommes. Mais j’ai fait des études d’ingénieure pour devenir architecte, et j’avais le sentiment que j’étais en train de réaliser mes rêves. Après mes études et un stage j’ai ouvert ma propre entreprise d’architecture. J’ai construit beaucoup de maisons et d’immeubles, même pour l’État. Mon père était très fier de moi, il me ramenait partout en disant : « Ma fille est ingénieure ! » Pendant 5 ans j’ai dirigé mon entreprise. J’imaginais que j’allais très bien réussir et construire une grande entreprise avec plein d’employés.

À l’université j’étais tombée amoureuse d’un garçon qui m’avait demandé en mariage plusieurs fois. Mais mes frères ont refusé, et ils m’ont enfermée 3 mois pour pas que je le voie. Après ça, je me suis juste concentrée sur le travail. J’étais très belle et beaucoup d’hommes m’ont demandée en mariage. Mais je ne voulais plus. Puis en 2016 mon père est décédé. J’étais tellement triste, je passais tout mon temps à pleurer. Tout me faisait penser à lui. Je sentais même encore son parfum dans la maison. C’est là qu’un ami de la famille qui vivait à Genève m’a demandée en mariage. J’étais pas équilibrée, je ne me sentais plus chez moi à la maison, j’avais envie de tout changer. Alors j’ai dit oui.

Au téléphone il était trop sympa, mais quand je suis arrivée ici j’ai été choquée. Il était très, très violent. Du matin jusqu’au soir. Dès qu’il se réveillait il commençait à me crier dessus. Même dans le lit il était très violent. Il me menaçait qu’il allait me tuer et me renvoyer au Soudan. Il disait : « Moi je suis ici depuis longtemps, je sais tout. Toi tu sais rien, tu peux rien faire contre moi. » J’ai même fait 2 fausses couches à cause du stress et des violences. Et il m’avait effrayée des policiers. Dès que je les voyais, mon corps commençait à trembler. Je passais mon temps dans la baignoire à pleurer tellement il me faisait du mal.

Une fois, il a essayé de m’étrangler mais j’ai réussi à m’enfuir. Je tremblais tellement que je me suis évanouie dehors. Quelqu’un m’a trouvée dans la rue et a appelé la police. Lui disait que c’est moi qui l’avais frappé, mais ils ont fait un contrôle et ils ont trouvé des traces de violences sur moi. Entre temps il avait téléphoné à mes frères. Ils m’ont appelée et ils m’ont tellement fait peur que je n’ai pas porté plainte. J’étais seule, sans personne pour m’aider. Je ne savais pas quoi faire. Une voisine a essayé plusieurs fois de m’aider en me conduisant à un hôtel, et en me trouvant un avocat. Mais j’avais tellement peur de lui que je finissais toujours par rentrer.

Puis un jour, 8 mois après mon arrivée à Genève, j’ai été de nouveau à l’hôpital. Il m’avait donné des coups de poing et de télécommande. J’étais terrorisée, mais je me suis dit : je n’arrive plus à supporter ça. Et cette fois-ci je ne suis pas rentrée. J’ai abandonné l’appartement, toutes mes affaires, et du jour au lendemain j’avais plus rien. Quand je suis arrivée ici, j’étais très contente. Je pensais fonder une famille et faire un master. Mais maintenant je suis perdue. J’ai le sentiment que je ne suis pas d’ici, ni de là-bas. Je ne sais plus qui je suis. Comme si je n’avais plus d’âme. Je n’arrive pas à me concentrer pour apprendre le français. Parfois je n’ai même pas l’énergie pour sortir marcher.

Et je suis très en colère contre moi-même. Parce que je croyais que j’étais forte. Pourquoi est-ce que je l’ai laissé détruire ma vie ? Avant j’avais beaucoup de confiance, mais j’ai tout perdu. Il m’a tellement répété : « T’es moche, tu ressembles à un homme. Tu crois que tu sais tout parce que tu es ingénieure. » Il voulait m’abaisser, je sais ça. Mais le problème c’est qu’il a réussi. Tellement il m’a rempli la tête que maintenant j’y crois. Parfois je me réveille terrorisée, je l’entends crier et je le vois en train de me taper. Est-ce que je suis en train de devenir folle ? Ça fait 4 ans que je suis dans cette situation. Est-ce que ma vie va s’améliorer ?

J’ai expliqué à mon assistant social que ma situation n’est pas ok. Mais il me répète : « T’as pas de mari, pas de travail, pas d’enfant, qu’est-ce que tu fais ici ? Rentre au Soudan ! » Je pensais qu’ils soutenaient les femmes ici, mais en fait la situation est la même. Le problème c’est toujours les hommes. S’ils étaient éduqués ils se comporteraient pas comme ça. Mais je sais aussi que si je ne m’aide pas, personne ne m’aidera. J’aimerais être moi-même à nouveau. J’essaie de combattre ma dépression. J’ai passé toute ma vie à me battre, battre, battre. Donc parfois j’ai le sentiment que ça suffit, que je n’y arrive plus. Et pourtant, je continue encore à me battre… »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Des frontières et des femmes », réalisée en partenariat avec l’APDH. | Traduite en partie de l’arabe

Toutes les histoires
Publié le: 19 octobre 2022

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