« Mon père était un personnage un peu mythique. Il était archéologue et revenait de ses voyages avec des diapositives sur ses fouilles et des objets d’une beauté incroyable. Il avait un cercle d’amis intellectuels qui se réunissaient souvent chez nous. Ils parlaient de littérature, de botanique et surtout d’art. Des écrivains lisaient des textes, des peintres discutaient de leurs oeuvres. José Gurvich, un peintre connu, avait dessiné un profil de moi petite. C’est une période éblouissante qui m’a beaucoup marquée.

Mais on avait une relation très distante et conflictuelle. Il aurait voulu avoir un garçon. Petite, il me laissait seule dehors la nuit pendant 1 heure et me disait : « Tu ne dois pas être faible ». Il partageait ses connaissances avec moi mais d’une manière très brutale. Après 2-3 jours il me posait une question sur ce qu’il m’avait raconté et si je me rappelais pas très bien… Oh la la ! C’était la cata !

À 20 ans j’ai quitté l’Uruguay. Ma mère venait de mourir, j’avais pas un kopeck et il y a eu le coup d’État. Je suis allée à Barcelone puis à Genève. J’ai travaillé au noir quelques années dans le sous-sol d’un hôtel à repasser des draps. Je ne savais plus si c’était le jour ou la nuit. Puis j’ai rencontré un médecin qui appartenait à ce petit cercle des familles genevoises qu’on pourrait mettre dans une vitrine au Musée de l’Homme (rires) ! Mais c’est la personne qui m’a le plus influencée. On est restés presque 8 ans ensemble et j’ai été projetée parmi des gens qui avaient une culture incroyable. Je me sentais comme une punaise invisible. J’étais impressionnée car je prenais la mesure de mon ignorance.

Et il y avait comme une réminiscence de mon enfance, comme de reprendre un fil de souvenirs. À l’époque, mon père avait refusé de payer mes études et ce manque m’était resté. À 30 ans j’ai enfin pu m’organiser pour faire une licence d’histoire. Mais maintenant que j’ai accompli mon envie d’étudier, je me rends compte que de toute manière on est ignorant (rires) ! On ne se connaît pas soi-même, on est les rois du déni ! On a tendance à faire fi de nos défauts, à se cacher ce qui nous plait pas. Léonie, ma chienne, elle me connaît mieux que moi-même ! »

(Bel-Air)

Publié le: 15 février 2022

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« Mon père était un personnage un peu mythique. Il était archéologue et revenait de ses voyages avec des diapositives sur ses fouilles et des objets d’une beauté incroyable. Il avait un cercle d’amis intellectuels qui se réunissaient souvent chez nous. Ils parlaient de littérature, de botanique et surtout d’art. Des écrivains lisaient des textes, des peintres discutaient de leurs oeuvres. José Gurvich, un peintre connu, avait dessiné un profil de moi petite. C’est une période éblouissante qui m’a beaucoup marquée.

Mais on avait une relation très distante et conflictuelle. Il aurait voulu avoir un garçon. Petite, il me laissait seule dehors la nuit pendant 1 heure et me disait : « Tu ne dois pas être faible ». Il partageait ses connaissances avec moi mais d’une manière très brutale. Après 2-3 jours il me posait une question sur ce qu’il m’avait raconté et si je me rappelais pas très bien… Oh la la ! C’était la cata !

À 20 ans j’ai quitté l’Uruguay. Ma mère venait de mourir, j’avais pas un kopeck et il y a eu le coup d’État. Je suis allée à Barcelone puis à Genève. J’ai travaillé au noir quelques années dans le sous-sol d’un hôtel à repasser des draps. Je ne savais plus si c’était le jour ou la nuit. Puis j’ai rencontré un médecin qui appartenait à ce petit cercle des familles genevoises qu’on pourrait mettre dans une vitrine au Musée de l’Homme (rires) ! Mais c’est la personne qui m’a le plus influencée. On est restés presque 8 ans ensemble et j’ai été projetée parmi des gens qui avaient une culture incroyable. Je me sentais comme une punaise invisible. J’étais impressionnée car je prenais la mesure de mon ignorance.

Et il y avait comme une réminiscence de mon enfance, comme de reprendre un fil de souvenirs. À l’époque, mon père avait refusé de payer mes études et ce manque m’était resté. À 30 ans j’ai enfin pu m’organiser pour faire une licence d’histoire. Mais maintenant que j’ai accompli mon envie d’étudier, je me rends compte que de toute manière on est ignorant (rires) ! On ne se connaît pas soi-même, on est les rois du déni ! On a tendance à faire fi de nos défauts, à se cacher ce qui nous plait pas. Léonie, ma chienne, elle me connaît mieux que moi-même ! »

(Bel-Air)

Publié le: 15 février 2022

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