« J’ai grandi dans un village près de Kiev. Comme chaque famille, on avait plein d’animaux différents, des canards, des poulets, des vaches. Et comme tous les enfants, j’adorais m’occuper d’eux. Souvent, j’allais sortir les vaches et j’en profitais pour ramasser plein de différentes herbes sauvages. L’Ukraine, c’est la nature. Jusqu’à aujourd’hui, on vit encore comme ça. C’est une vie de liberté ! Tout était tellement fluide dans ma vie que je n’imaginais rien d’autre. À 16 ans, je suis tombée enceinte et je me suis mariée. Il était tellement beau, mix Kazakh et Russe. J’ai plongé directement dans ses yeux (rires) ! Il était tout un monde pour moi ! Et je suis partie vivre au Kazakhstan avec lui et ma fille. Mais rapidement les problèmes ont commencé. Il aimait un peu trop d’alcool… Après 2 ans, je suis partie à Marioupol avec ma fille.

J’ai rapidement trouvé un travail dans une usine de boucherie. C’était vraiment le métier que je voulais faire. Travailler avec la viande, c’est comme de l’art ! Avec chaque morceau que tu coupes, tu peux faire quelque chose d’extraordinaire. Et après quelques temps j’ai rencontré mon deuxième mari. Il était juste… extraordinaire. Ma fille l’a appelé papa tout de suite, et il s’occupait d’elle comme de sa propre fille. Quand j’ai accouché de notre fils, il était tellement content qu’il était sur une autre planète. Il y avait comme une boule d’amour entre nous. Tout le monde disait qu’on se ressemblait avec mon mari, et on dit que ça c’est le signe d’un couple créé par Dieu. Puis ma fille est partie faire ses études de médecine à Kiev et je l’ai suivie pour la soutenir. Et peu de temps après notre départ, mon mari a disparu …

Quand je suis arrivée, y’avait plus rien dans la maison. Même les radiateurs avaient été coupés. Et mon mari était introuvable. Pendant 18 mois je n’ai eu aucune nouvelle. Puis un jour la police a arrêté un bandit qui a raconté que mon mari avait été tué et enterré juste à côté de la maison. Pendant 1 an et demi je suis passée à côté de son corps sans le savoir… Ma vie a été complètement bouleversée. C’est les enfants qui m’ont aidée à tenir bon. Je vivais en mode automatique en travaillant dur pour les soutenir. Avec le temps, mon esprit s’est calmé peu à peu. L’usine de viande où je travaillais a fini par fermer, et j’ai ouvert ma propre boucherie. Ça a très bien marché parce que je connaissais bien mon métier. Et en plus tous les clients venaient voir comment une femme pouvait être bouchère ! J’étais comme une légende à Marioupol ! Puis mon arcade a été vendue et je suis retournée travailler dans une usine. Mais le pire dans ma vie était encore à venir…

Le 24 février j’ai terminé mon travail à 2h du matin, très fatiguée. Et 2h après je me suis réveillée. Toute la maison tremblait. Les bombardements ont continué plusieurs jours, mais je ne voulais toujours pas croire que c’était la guerre. Jusqu’au jour où les bombes sont tombées sur mon usine, et là, j’ai compris. On était chacun bloqué chez soi. Y’avait plus de bus, plus rien. Et quand un quartier était bombardé, les familles se déplaçaient dans le quartier voisin. Dans une maison tu pouvais trouver 5 ou 6 familles. Les bombardements… Je ne peux pas te décrire comment c’est. Imagine-toi 20 ou 30 bombes qui tombent au-dessus de toi et tu ne sais même pas où elles vont atterrir. Et tu ne peux rien faire. Les bombardements c’est quand tu te mets à terre, et que tu ne fais que prier : « Dieu, aide-moi ».

À la maison, je me cachais près de la cheminée, avec 3 murs qui me séparaient de la porte d’entrée. C’est ça qu’il faut pour se protéger. À l’époque soviétique, on faisait des exercices spéciaux en cas de guerre avec les Etats-Unis. On a tous appris ça à l’école : après un bombardement, les cheminées, elles, restent debout. Donc j’ai placé le canapé derrière la cheminée, et sous ce canapé on se cachait, 11 chats, 2 chiens, et moi ! Imagine-toi les gens qui se sont cachés dans leur cave, et après l’immeuble s’est effondré… Beaucoup de personnes ont été enterrées vivantes comme ça à Marioupol. Et y’avait personne pour les aider. Ni ambulances, ni pompiers. Personne. Après des semaines de bombardements, mon quartier était le seul encore debout. Tout le reste était détruit. Marioupol était toute noire. Et quand le dernier silo d’Azovstal s’est effondré, on a respiré de la poussière pendant 3 jours.

Le 27 mai je suis passée voir une voisine qui était encore là, pour lui dire que c’était le moment de partir. C’était la dernière fenêtre pour rejoindre l’Ukraine. Et pendant que j’étais chez elle, une bombe est tombée à côté. J’ai été blessée à la main, et ma voisine a été blessée au dos. Un autre voisin l’a emmenée d’urgence en voiture, et moi je suis partie seule à pied, avec ma chienne husky qui allait bientôt mettre bas. On a marché une quinzaine de kilomètres. C’était dur pour nous deux. Mais elle comprenait tout ce que je disais, rien qu’en me regardant dans les yeux. Arrivées au village, on a trouvé deux types de bus : ceux pour partir en Russie et ceux pour partir en Ukraine. Il y avait beaucoup de bus pour la Russie, mais très peu de personnes, et pour l’Ukraine beaucoup de personnes mais peu de bus. À ce moment on devait choisir entre le paradis et l’enfer.

Après un voyage compliqué et dangereux, on a réussi à rejoindre Kiev. Quand j’ai vu ma fille… Oh… J’aurais pu embrasser le sol tellement j’étais heureuse. Et peu de temps après, la chienne a fait 8 bébés. Tout le monde en voulait un, des chiens qui ont survécu à Marioupol ! Moi, j’étais encore totalement perturbée, traumatisée par les bombardements. Je passais mon temps à me balader dans la nature, juste pour écouter le silence. Je n’avais plus rien, plus les moyens d’acheter une maison, alors j’ai décidé encore une fois de changer toute ma vie, pour calmer mon âme et oublier ce qui s’est passé. Et ça oui ! J’ai eu un changement total ! Je suis arrivée à Genève début juin et je dois dire merci beaucoup aux Suisses de nous avoir accueillis. Merci beaucoup.

En arrivant, j’étais encore traumatisée. J’ai été logée à Palexpo, mêlée avec beaucoup d’autres réfugiés mais qui n’ont pas forcément vécu les mêmes traumas. Et ce manque de tri ça n’a pas aidé. Ça a été comme un deuxième traumatisme. Pendant 2 mois, dès que j’entendais un avion je me demandais où la bombe allait tomber, et je me cachais effrayée sous le lit. Et je passais mon temps avec des écouteurs sur les oreilles, à la recherche de silence. Aujourd’hui encore, pour venir ici, un camion-poubelle a fait un grand bruit et j’ai couru me cacher de peur. Je ne peux pas expliquer ça. Même les Ukrainiens ne le comprennent pas, s’ils n’ont pas vécu les bombardements. Ça prend du temps de revenir à la vie normale…

Dans ma vie j’ai tout eu, tout vécu. Des choses très douloureuses, et des choses magnifiques. Il y a quelques mois, il m’est à nouveau arrivé quelque chose de magnifique. J’étais au parc, et là j’ai vu un jeune homme qui faisait du sport. Il est algérien, et il vivait en Ukraine depuis 6 mois quand la guerre a éclaté. On a discuté, on a rigolé, et on a fini par tomber amoureux. On vient d’ailleurs de se marier (rires) ! Il est plus jeune, mais moi aussi je suis encore pas mal (rires) ! On n’a pas la même mentalité, mais on se soutient tous les deux. Sans lui je ne sais pas comment je ferais. Il parle français et russe et il m’aide pour tout, il m’encourage et il me pousse à sortir. C’est comme un ange qui m’a sauvée. Et moi je veux lui donner tout mon amour possible pour l’aider à réaliser ses projets. Parfois, j’ai le sentiment d’avoir autant d’énergie que lui. Et je dois profiter de ce sentiment. Pas hier, pas demain, aujourd’hui ! De toute façon, il faut vivre. On ne peut pas rester à pleurer ! »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Et puis la guerre a commencé… », réalisée en partenariat avec la Croix-Rouge genevoise. | Traduit de l’ukrainien

« J’ai grandi dans un village près de Kiev. Comme chaque famille, on avait plein d’animaux différents, des canards, des poulets, des vaches. Et comme tous les enfants, j’adorais m’occuper d’eux. Souvent, j’allais sortir les vaches et j’en profitais pour ramasser plein de différentes herbes sauvages. L’Ukraine, c’est la nature. Jusqu’à aujourd’hui, on vit encore comme ça. C’est une vie de liberté ! Tout était tellement fluide dans ma vie que je n’imaginais rien d’autre. À 16 ans, je suis tombée enceinte et je me suis mariée. Il était tellement beau, mix Kazakh et Russe. J’ai plongé directement dans ses yeux (rires) ! Il était tout un monde pour moi ! Et je suis partie vivre au Kazakhstan avec lui et ma fille. Mais rapidement les problèmes ont commencé. Il aimait un peu trop d’alcool… Après 2 ans, je suis partie à Marioupol avec ma fille.

J’ai rapidement trouvé un travail dans une usine de boucherie. C’était vraiment le métier que je voulais faire. Travailler avec la viande, c’est comme de l’art ! Avec chaque morceau que tu coupes, tu peux faire quelque chose d’extraordinaire. Et après quelques temps j’ai rencontré mon deuxième mari. Il était juste… extraordinaire. Ma fille l’a appelé papa tout de suite, et il s’occupait d’elle comme de sa propre fille. Quand j’ai accouché de notre fils, il était tellement content qu’il était sur une autre planète. Il y avait comme une boule d’amour entre nous. Tout le monde disait qu’on se ressemblait avec mon mari, et on dit que ça c’est le signe d’un couple créé par Dieu. Puis ma fille est partie faire ses études de médecine à Kiev et je l’ai suivie pour la soutenir. Et peu de temps après notre départ, mon mari a disparu …

Quand je suis arrivée, y’avait plus rien dans la maison. Même les radiateurs avaient été coupés. Et mon mari était introuvable. Pendant 18 mois je n’ai eu aucune nouvelle. Puis un jour la police a arrêté un bandit qui a raconté que mon mari avait été tué et enterré juste à côté de la maison. Pendant 1 an et demi je suis passée à côté de son corps sans le savoir… Ma vie a été complètement bouleversée. C’est les enfants qui m’ont aidée à tenir bon. Je vivais en mode automatique en travaillant dur pour les soutenir. Avec le temps, mon esprit s’est calmé peu à peu. L’usine de viande où je travaillais a fini par fermer, et j’ai ouvert ma propre boucherie. Ça a très bien marché parce que je connaissais bien mon métier. Et en plus tous les clients venaient voir comment une femme pouvait être bouchère ! J’étais comme une légende à Marioupol ! Puis mon arcade a été vendue et je suis retournée travailler dans une usine. Mais le pire dans ma vie était encore à venir…

Le 24 février j’ai terminé mon travail à 2h du matin, très fatiguée. Et 2h après je me suis réveillée. Toute la maison tremblait. Les bombardements ont continué plusieurs jours, mais je ne voulais toujours pas croire que c’était la guerre. Jusqu’au jour où les bombes sont tombées sur mon usine, et là, j’ai compris. On était chacun bloqué chez soi. Y’avait plus de bus, plus rien. Et quand un quartier était bombardé, les familles se déplaçaient dans le quartier voisin. Dans une maison tu pouvais trouver 5 ou 6 familles. Les bombardements… Je ne peux pas te décrire comment c’est. Imagine-toi 20 ou 30 bombes qui tombent au-dessus de toi et tu ne sais même pas où elles vont atterrir. Et tu ne peux rien faire. Les bombardements c’est quand tu te mets à terre, et que tu ne fais que prier : « Dieu, aide-moi ».

À la maison, je me cachais près de la cheminée, avec 3 murs qui me séparaient de la porte d’entrée. C’est ça qu’il faut pour se protéger. À l’époque soviétique, on faisait des exercices spéciaux en cas de guerre avec les Etats-Unis. On a tous appris ça à l’école : après un bombardement, les cheminées, elles, restent debout. Donc j’ai placé le canapé derrière la cheminée, et sous ce canapé on se cachait, 11 chats, 2 chiens, et moi ! Imagine-toi les gens qui se sont cachés dans leur cave, et après l’immeuble s’est effondré… Beaucoup de personnes ont été enterrées vivantes comme ça à Marioupol. Et y’avait personne pour les aider. Ni ambulances, ni pompiers. Personne. Après des semaines de bombardements, mon quartier était le seul encore debout. Tout le reste était détruit. Marioupol était toute noire. Et quand le dernier silo d’Azovstal s’est effondré, on a respiré de la poussière pendant 3 jours.

Le 27 mai je suis passée voir une voisine qui était encore là, pour lui dire que c’était le moment de partir. C’était la dernière fenêtre pour rejoindre l’Ukraine. Et pendant que j’étais chez elle, une bombe est tombée à côté. J’ai été blessée à la main, et ma voisine a été blessée au dos. Un autre voisin l’a emmenée d’urgence en voiture, et moi je suis partie seule à pied, avec ma chienne husky qui allait bientôt mettre bas. On a marché une quinzaine de kilomètres. C’était dur pour nous deux. Mais elle comprenait tout ce que je disais, rien qu’en me regardant dans les yeux. Arrivées au village, on a trouvé deux types de bus : ceux pour partir en Russie et ceux pour partir en Ukraine. Il y avait beaucoup de bus pour la Russie, mais très peu de personnes, et pour l’Ukraine beaucoup de personnes mais peu de bus. À ce moment on devait choisir entre le paradis et l’enfer.

Après un voyage compliqué et dangereux, on a réussi à rejoindre Kiev. Quand j’ai vu ma fille… Oh… J’aurais pu embrasser le sol tellement j’étais heureuse. Et peu de temps après, la chienne a fait 8 bébés. Tout le monde en voulait un, des chiens qui ont survécu à Marioupol ! Moi, j’étais encore totalement perturbée, traumatisée par les bombardements. Je passais mon temps à me balader dans la nature, juste pour écouter le silence. Je n’avais plus rien, plus les moyens d’acheter une maison, alors j’ai décidé encore une fois de changer toute ma vie, pour calmer mon âme et oublier ce qui s’est passé. Et ça oui ! J’ai eu un changement total ! Je suis arrivée à Genève début juin et je dois dire merci beaucoup aux Suisses de nous avoir accueillis. Merci beaucoup.

En arrivant, j’étais encore traumatisée. J’ai été logée à Palexpo, mêlée avec beaucoup d’autres réfugiés mais qui n’ont pas forcément vécu les mêmes traumas. Et ce manque de tri ça n’a pas aidé. Ça a été comme un deuxième traumatisme. Pendant 2 mois, dès que j’entendais un avion je me demandais où la bombe allait tomber, et je me cachais effrayée sous le lit. Et je passais mon temps avec des écouteurs sur les oreilles, à la recherche de silence. Aujourd’hui encore, pour venir ici, un camion-poubelle a fait un grand bruit et j’ai couru me cacher de peur. Je ne peux pas expliquer ça. Même les Ukrainiens ne le comprennent pas, s’ils n’ont pas vécu les bombardements. Ça prend du temps de revenir à la vie normale…

Dans ma vie j’ai tout eu, tout vécu. Des choses très douloureuses, et des choses magnifiques. Il y a quelques mois, il m’est à nouveau arrivé quelque chose de magnifique. J’étais au parc, et là j’ai vu un jeune homme qui faisait du sport. Il est algérien, et il vivait en Ukraine depuis 6 mois quand la guerre a éclaté. On a discuté, on a rigolé, et on a fini par tomber amoureux. On vient d’ailleurs de se marier (rires) ! Il est plus jeune, mais moi aussi je suis encore pas mal (rires) ! On n’a pas la même mentalité, mais on se soutient tous les deux. Sans lui je ne sais pas comment je ferais. Il parle français et russe et il m’aide pour tout, il m’encourage et il me pousse à sortir. C’est comme un ange qui m’a sauvée. Et moi je veux lui donner tout mon amour possible pour l’aider à réaliser ses projets. Parfois, j’ai le sentiment d’avoir autant d’énergie que lui. Et je dois profiter de ce sentiment. Pas hier, pas demain, aujourd’hui ! De toute façon, il faut vivre. On ne peut pas rester à pleurer ! »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Et puis la guerre a commencé… », réalisée en partenariat avec la Croix-Rouge genevoise. | Traduit de l’ukrainien

Publié le: 23 novembre 2023

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« J’ai grandi dans un village près de Kiev. Comme chaque famille, on avait plein d’animaux différents, des canards, des poulets, des vaches. Et comme tous les enfants, j’adorais m’occuper d’eux. Souvent, j’allais sortir les vaches et j’en profitais pour ramasser plein de différentes herbes sauvages. L’Ukraine, c’est la nature. Jusqu’à aujourd’hui, on vit encore comme ça. C’est une vie de liberté ! Tout était tellement fluide dans ma vie que je n’imaginais rien d’autre. À 16 ans, je suis tombée enceinte et je me suis mariée. Il était tellement beau, mix Kazakh et Russe. J’ai plongé directement dans ses yeux (rires) ! Il était tout un monde pour moi ! Et je suis partie vivre au Kazakhstan avec lui et ma fille. Mais rapidement les problèmes ont commencé. Il aimait un peu trop d’alcool… Après 2 ans, je suis partie à Marioupol avec ma fille.

J’ai rapidement trouvé un travail dans une usine de boucherie. C’était vraiment le métier que je voulais faire. Travailler avec la viande, c’est comme de l’art ! Avec chaque morceau que tu coupes, tu peux faire quelque chose d’extraordinaire. Et après quelques temps j’ai rencontré mon deuxième mari. Il était juste… extraordinaire. Ma fille l’a appelé papa tout de suite, et il s’occupait d’elle comme de sa propre fille. Quand j’ai accouché de notre fils, il était tellement content qu’il était sur une autre planète. Il y avait comme une boule d’amour entre nous. Tout le monde disait qu’on se ressemblait avec mon mari, et on dit que ça c’est le signe d’un couple créé par Dieu. Puis ma fille est partie faire ses études de médecine à Kiev et je l’ai suivie pour la soutenir. Et peu de temps après notre départ, mon mari a disparu …

Quand je suis arrivée, y’avait plus rien dans la maison. Même les radiateurs avaient été coupés. Et mon mari était introuvable. Pendant 18 mois je n’ai eu aucune nouvelle. Puis un jour la police a arrêté un bandit qui a raconté que mon mari avait été tué et enterré juste à côté de la maison. Pendant 1 an et demi je suis passée à côté de son corps sans le savoir… Ma vie a été complètement bouleversée. C’est les enfants qui m’ont aidée à tenir bon. Je vivais en mode automatique en travaillant dur pour les soutenir. Avec le temps, mon esprit s’est calmé peu à peu. L’usine de viande où je travaillais a fini par fermer, et j’ai ouvert ma propre boucherie. Ça a très bien marché parce que je connaissais bien mon métier. Et en plus tous les clients venaient voir comment une femme pouvait être bouchère ! J’étais comme une légende à Marioupol ! Puis mon arcade a été vendue et je suis retournée travailler dans une usine. Mais le pire dans ma vie était encore à venir…

Le 24 février j’ai terminé mon travail à 2h du matin, très fatiguée. Et 2h après je me suis réveillée. Toute la maison tremblait. Les bombardements ont continué plusieurs jours, mais je ne voulais toujours pas croire que c’était la guerre. Jusqu’au jour où les bombes sont tombées sur mon usine, et là, j’ai compris. On était chacun bloqué chez soi. Y’avait plus de bus, plus rien. Et quand un quartier était bombardé, les familles se déplaçaient dans le quartier voisin. Dans une maison tu pouvais trouver 5 ou 6 familles. Les bombardements… Je ne peux pas te décrire comment c’est. Imagine-toi 20 ou 30 bombes qui tombent au-dessus de toi et tu ne sais même pas où elles vont atterrir. Et tu ne peux rien faire. Les bombardements c’est quand tu te mets à terre, et que tu ne fais que prier : « Dieu, aide-moi ».

À la maison, je me cachais près de la cheminée, avec 3 murs qui me séparaient de la porte d’entrée. C’est ça qu’il faut pour se protéger. À l’époque soviétique, on faisait des exercices spéciaux en cas de guerre avec les Etats-Unis. On a tous appris ça à l’école : après un bombardement, les cheminées, elles, restent debout. Donc j’ai placé le canapé derrière la cheminée, et sous ce canapé on se cachait, 11 chats, 2 chiens, et moi ! Imagine-toi les gens qui se sont cachés dans leur cave, et après l’immeuble s’est effondré… Beaucoup de personnes ont été enterrées vivantes comme ça à Marioupol. Et y’avait personne pour les aider. Ni ambulances, ni pompiers. Personne. Après des semaines de bombardements, mon quartier était le seul encore debout. Tout le reste était détruit. Marioupol était toute noire. Et quand le dernier silo d’Azovstal s’est effondré, on a respiré de la poussière pendant 3 jours.

Le 27 mai je suis passée voir une voisine qui était encore là, pour lui dire que c’était le moment de partir. C’était la dernière fenêtre pour rejoindre l’Ukraine. Et pendant que j’étais chez elle, une bombe est tombée à côté. J’ai été blessée à la main, et ma voisine a été blessée au dos. Un autre voisin l’a emmenée d’urgence en voiture, et moi je suis partie seule à pied, avec ma chienne husky qui allait bientôt mettre bas. On a marché une quinzaine de kilomètres. C’était dur pour nous deux. Mais elle comprenait tout ce que je disais, rien qu’en me regardant dans les yeux. Arrivées au village, on a trouvé deux types de bus : ceux pour partir en Russie et ceux pour partir en Ukraine. Il y avait beaucoup de bus pour la Russie, mais très peu de personnes, et pour l’Ukraine beaucoup de personnes mais peu de bus. À ce moment on devait choisir entre le paradis et l’enfer.

Après un voyage compliqué et dangereux, on a réussi à rejoindre Kiev. Quand j’ai vu ma fille… Oh… J’aurais pu embrasser le sol tellement j’étais heureuse. Et peu de temps après, la chienne a fait 8 bébés. Tout le monde en voulait un, des chiens qui ont survécu à Marioupol ! Moi, j’étais encore totalement perturbée, traumatisée par les bombardements. Je passais mon temps à me balader dans la nature, juste pour écouter le silence. Je n’avais plus rien, plus les moyens d’acheter une maison, alors j’ai décidé encore une fois de changer toute ma vie, pour calmer mon âme et oublier ce qui s’est passé. Et ça oui ! J’ai eu un changement total ! Je suis arrivée à Genève début juin et je dois dire merci beaucoup aux Suisses de nous avoir accueillis. Merci beaucoup.

En arrivant, j’étais encore traumatisée. J’ai été logée à Palexpo, mêlée avec beaucoup d’autres réfugiés mais qui n’ont pas forcément vécu les mêmes traumas. Et ce manque de tri ça n’a pas aidé. Ça a été comme un deuxième traumatisme. Pendant 2 mois, dès que j’entendais un avion je me demandais où la bombe allait tomber, et je me cachais effrayée sous le lit. Et je passais mon temps avec des écouteurs sur les oreilles, à la recherche de silence. Aujourd’hui encore, pour venir ici, un camion-poubelle a fait un grand bruit et j’ai couru me cacher de peur. Je ne peux pas expliquer ça. Même les Ukrainiens ne le comprennent pas, s’ils n’ont pas vécu les bombardements. Ça prend du temps de revenir à la vie normale…

Dans ma vie j’ai tout eu, tout vécu. Des choses très douloureuses, et des choses magnifiques. Il y a quelques mois, il m’est à nouveau arrivé quelque chose de magnifique. J’étais au parc, et là j’ai vu un jeune homme qui faisait du sport. Il est algérien, et il vivait en Ukraine depuis 6 mois quand la guerre a éclaté. On a discuté, on a rigolé, et on a fini par tomber amoureux. On vient d’ailleurs de se marier (rires) ! Il est plus jeune, mais moi aussi je suis encore pas mal (rires) ! On n’a pas la même mentalité, mais on se soutient tous les deux. Sans lui je ne sais pas comment je ferais. Il parle français et russe et il m’aide pour tout, il m’encourage et il me pousse à sortir. C’est comme un ange qui m’a sauvée. Et moi je veux lui donner tout mon amour possible pour l’aider à réaliser ses projets. Parfois, j’ai le sentiment d’avoir autant d’énergie que lui. Et je dois profiter de ce sentiment. Pas hier, pas demain, aujourd’hui ! De toute façon, il faut vivre. On ne peut pas rester à pleurer ! »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Et puis la guerre a commencé… », réalisée en partenariat avec la Croix-Rouge genevoise. | Traduit de l’ukrainien

« J’ai grandi dans un village près de Kiev. Comme chaque famille, on avait plein d’animaux différents, des canards, des poulets, des vaches. Et comme tous les enfants, j’adorais m’occuper d’eux. Souvent, j’allais sortir les vaches et j’en profitais pour ramasser plein de différentes herbes sauvages. L’Ukraine, c’est la nature. Jusqu’à aujourd’hui, on vit encore comme ça. C’est une vie de liberté ! Tout était tellement fluide dans ma vie que je n’imaginais rien d’autre. À 16 ans, je suis tombée enceinte et je me suis mariée. Il était tellement beau, mix Kazakh et Russe. J’ai plongé directement dans ses yeux (rires) ! Il était tout un monde pour moi ! Et je suis partie vivre au Kazakhstan avec lui et ma fille. Mais rapidement les problèmes ont commencé. Il aimait un peu trop d’alcool… Après 2 ans, je suis partie à Marioupol avec ma fille.

J’ai rapidement trouvé un travail dans une usine de boucherie. C’était vraiment le métier que je voulais faire. Travailler avec la viande, c’est comme de l’art ! Avec chaque morceau que tu coupes, tu peux faire quelque chose d’extraordinaire. Et après quelques temps j’ai rencontré mon deuxième mari. Il était juste… extraordinaire. Ma fille l’a appelé papa tout de suite, et il s’occupait d’elle comme de sa propre fille. Quand j’ai accouché de notre fils, il était tellement content qu’il était sur une autre planète. Il y avait comme une boule d’amour entre nous. Tout le monde disait qu’on se ressemblait avec mon mari, et on dit que ça c’est le signe d’un couple créé par Dieu. Puis ma fille est partie faire ses études de médecine à Kiev et je l’ai suivie pour la soutenir. Et peu de temps après notre départ, mon mari a disparu …

Quand je suis arrivée, y’avait plus rien dans la maison. Même les radiateurs avaient été coupés. Et mon mari était introuvable. Pendant 18 mois je n’ai eu aucune nouvelle. Puis un jour la police a arrêté un bandit qui a raconté que mon mari avait été tué et enterré juste à côté de la maison. Pendant 1 an et demi je suis passée à côté de son corps sans le savoir… Ma vie a été complètement bouleversée. C’est les enfants qui m’ont aidée à tenir bon. Je vivais en mode automatique en travaillant dur pour les soutenir. Avec le temps, mon esprit s’est calmé peu à peu. L’usine de viande où je travaillais a fini par fermer, et j’ai ouvert ma propre boucherie. Ça a très bien marché parce que je connaissais bien mon métier. Et en plus tous les clients venaient voir comment une femme pouvait être bouchère ! J’étais comme une légende à Marioupol ! Puis mon arcade a été vendue et je suis retournée travailler dans une usine. Mais le pire dans ma vie était encore à venir…

Le 24 février j’ai terminé mon travail à 2h du matin, très fatiguée. Et 2h après je me suis réveillée. Toute la maison tremblait. Les bombardements ont continué plusieurs jours, mais je ne voulais toujours pas croire que c’était la guerre. Jusqu’au jour où les bombes sont tombées sur mon usine, et là, j’ai compris. On était chacun bloqué chez soi. Y’avait plus de bus, plus rien. Et quand un quartier était bombardé, les familles se déplaçaient dans le quartier voisin. Dans une maison tu pouvais trouver 5 ou 6 familles. Les bombardements… Je ne peux pas te décrire comment c’est. Imagine-toi 20 ou 30 bombes qui tombent au-dessus de toi et tu ne sais même pas où elles vont atterrir. Et tu ne peux rien faire. Les bombardements c’est quand tu te mets à terre, et que tu ne fais que prier : « Dieu, aide-moi ».

À la maison, je me cachais près de la cheminée, avec 3 murs qui me séparaient de la porte d’entrée. C’est ça qu’il faut pour se protéger. À l’époque soviétique, on faisait des exercices spéciaux en cas de guerre avec les Etats-Unis. On a tous appris ça à l’école : après un bombardement, les cheminées, elles, restent debout. Donc j’ai placé le canapé derrière la cheminée, et sous ce canapé on se cachait, 11 chats, 2 chiens, et moi ! Imagine-toi les gens qui se sont cachés dans leur cave, et après l’immeuble s’est effondré… Beaucoup de personnes ont été enterrées vivantes comme ça à Marioupol. Et y’avait personne pour les aider. Ni ambulances, ni pompiers. Personne. Après des semaines de bombardements, mon quartier était le seul encore debout. Tout le reste était détruit. Marioupol était toute noire. Et quand le dernier silo d’Azovstal s’est effondré, on a respiré de la poussière pendant 3 jours.

Le 27 mai je suis passée voir une voisine qui était encore là, pour lui dire que c’était le moment de partir. C’était la dernière fenêtre pour rejoindre l’Ukraine. Et pendant que j’étais chez elle, une bombe est tombée à côté. J’ai été blessée à la main, et ma voisine a été blessée au dos. Un autre voisin l’a emmenée d’urgence en voiture, et moi je suis partie seule à pied, avec ma chienne husky qui allait bientôt mettre bas. On a marché une quinzaine de kilomètres. C’était dur pour nous deux. Mais elle comprenait tout ce que je disais, rien qu’en me regardant dans les yeux. Arrivées au village, on a trouvé deux types de bus : ceux pour partir en Russie et ceux pour partir en Ukraine. Il y avait beaucoup de bus pour la Russie, mais très peu de personnes, et pour l’Ukraine beaucoup de personnes mais peu de bus. À ce moment on devait choisir entre le paradis et l’enfer.

Après un voyage compliqué et dangereux, on a réussi à rejoindre Kiev. Quand j’ai vu ma fille… Oh… J’aurais pu embrasser le sol tellement j’étais heureuse. Et peu de temps après, la chienne a fait 8 bébés. Tout le monde en voulait un, des chiens qui ont survécu à Marioupol ! Moi, j’étais encore totalement perturbée, traumatisée par les bombardements. Je passais mon temps à me balader dans la nature, juste pour écouter le silence. Je n’avais plus rien, plus les moyens d’acheter une maison, alors j’ai décidé encore une fois de changer toute ma vie, pour calmer mon âme et oublier ce qui s’est passé. Et ça oui ! J’ai eu un changement total ! Je suis arrivée à Genève début juin et je dois dire merci beaucoup aux Suisses de nous avoir accueillis. Merci beaucoup.

En arrivant, j’étais encore traumatisée. J’ai été logée à Palexpo, mêlée avec beaucoup d’autres réfugiés mais qui n’ont pas forcément vécu les mêmes traumas. Et ce manque de tri ça n’a pas aidé. Ça a été comme un deuxième traumatisme. Pendant 2 mois, dès que j’entendais un avion je me demandais où la bombe allait tomber, et je me cachais effrayée sous le lit. Et je passais mon temps avec des écouteurs sur les oreilles, à la recherche de silence. Aujourd’hui encore, pour venir ici, un camion-poubelle a fait un grand bruit et j’ai couru me cacher de peur. Je ne peux pas expliquer ça. Même les Ukrainiens ne le comprennent pas, s’ils n’ont pas vécu les bombardements. Ça prend du temps de revenir à la vie normale…

Dans ma vie j’ai tout eu, tout vécu. Des choses très douloureuses, et des choses magnifiques. Il y a quelques mois, il m’est à nouveau arrivé quelque chose de magnifique. J’étais au parc, et là j’ai vu un jeune homme qui faisait du sport. Il est algérien, et il vivait en Ukraine depuis 6 mois quand la guerre a éclaté. On a discuté, on a rigolé, et on a fini par tomber amoureux. On vient d’ailleurs de se marier (rires) ! Il est plus jeune, mais moi aussi je suis encore pas mal (rires) ! On n’a pas la même mentalité, mais on se soutient tous les deux. Sans lui je ne sais pas comment je ferais. Il parle français et russe et il m’aide pour tout, il m’encourage et il me pousse à sortir. C’est comme un ange qui m’a sauvée. Et moi je veux lui donner tout mon amour possible pour l’aider à réaliser ses projets. Parfois, j’ai le sentiment d’avoir autant d’énergie que lui. Et je dois profiter de ce sentiment. Pas hier, pas demain, aujourd’hui ! De toute façon, il faut vivre. On ne peut pas rester à pleurer ! »

Publiée dans le cadre de la mini-série « Et puis la guerre a commencé… », réalisée en partenariat avec la Croix-Rouge genevoise. | Traduit de l’ukrainien

Publié le: 23 novembre 2023

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