
« Il y avait beaucoup d’amour dans notre famille, et grâce à Dieu on n’a jamais manqué de rien. Nos parents ne nous ont jamais frappés, on avait une très belle relation. Tout était bien. Ma mère travaillait comme couturière et mon père dans une entreprise de cartons. Vers 13 ans j’ai arrêté l’école et j’ai commencé à travailler dans des petits magasins. À 21 ans, je suis tombée enceinte et ma vie a basculé. On était tous les deux très amoureux, mais lui était un garçon d’une famille assez riche et sa famille ne voulait pas qu’il m’épouse car j’étais d’une famille pauvre, par rapport à eux. Il a dit à sa famille : « Si je ne marie pas avec elle, je ne me marierai jamais. » Mais il n’a pas eu la force de s’opposer à elle vraiment.
Quand j’ai accouché, ils ont lancé des démarches judiciaires pour essayer de me prendre l’enfant. Mais j’ai remporté l’affaire judiciaire devant le tribunal. Nous nous sommes séparés, et chacun a continué sa vie séparément. Après la rupture, quelque chose s’est passé à l’intérieur de moi, et je ne voulais plus tomber amoureuse. Des années ont passé comme ça, seulement à penser à lui. C’était très dur, j’ai beaucoup souffert. Je me suis dit qu’il n’y aurait plus jamais un autre homme dans ma vie. Je suis restée longtemps avec cette idée dans la tête. Et c’est ce qui s’est passé. Je ne suis plus jamais tombée amoureuse. C’était l’unique homme de ma vie. Après lui, mon cœur s’est fermé et il ne s’est plus jamais ouvert de la même manière. Et lui non plus, il ne s’est jamais marié. L’amour, ça fait mal (rires) !
Avec cette histoire dans la tête, j’ai voulu quitter la Colombie et changer de vie. Et vers 26 ans je suis partie au Vénézuela. J’ai rencontré là-bas une fille qui faisait du travail du sexe, et je lui ai dit que moi aussi je voulais travailler. Au départ, elle m’a répondu que non, car elle savait que je ne l’avais jamais fait. Mais j’ai dit que je pouvais apprendre. Et j’ai appris ! Mais la première fois…c’était très difficile. Moi, je n’avais connu qu’un seul homme dans vie, aucun autre homme ne m’avait jamais touchée. Et dans ce travail, les hommes te touchent partout, et ça… C’était très difficile. Mais j’ai gagné rapidement assez d’argent pour soutenir ma famille et ma fille.
Le premier client… Écoute… J’étais dans un club, il y avait beaucoup d’hommes. Et la fille qui m’a amenée m’a dit : « Amène un client dans ta chambre ». Mais elle ne m’a rien expliqué de plus. Quand un homme a voulu que je monte avec lui, j’ai pris peur, je ne voulais plus le faire. Mais elle m’a dit : « Maintenant tu es ici, tu dois le faire ». Alors je suis montée avec lui. La première chose à faire c’est de demander l’argent. Mais je ne le savais pas, donc je n’ai rien demandé. Je ne voulais même pas enlever mes vêtements. Il a éteint la lumière et là je me suis déshabillée. Je me suis allongée sur le lit, et quand il a commencé à me toucher, mon corps s’est tendu. Je n’avais jamais été avec un autre homme. En partant, il a dit aux autres filles : « Ne me mettez plus avec elle, elle n’a aucune expérience ! » Mais il avait été gentil et doux avec moi, et il avait laissé l’argent en partant.
Par la suite j’ai appris à demander l’argent, et à amener le client au lavabo pour qu’il se lave bien les mains et le pénis. À l’époque on n’utilisait pas de préservatifs ! Tous les mois on devait aller faire un examen vaginal et un examen sanguin, et tous les 6 mois l’examen du sida. Mais heureusement je n’ai jamais rien attrapé. J’ai travaillé comme ça pendant plus de 20 ans. De 8h du soir à 4h du matin. Toute ma vie j’ai travaillé le soir. Je n’aime pas la journée. Dès que je vois les rayons du soleil, hop je rentre chez moi (rires). Et il y avait beaucoup de travail. Je pouvais avoir jusqu’à 14 hommes par nuit ! Le dimanche, comme on ne travaillait pas, on sortait un peu, parfois on allait danser en discothèque. La routine d’une vie normale (rires) ! Et tous les 6 mois je rentrais en Colombie pour voir ma mère et ma fille.
On était très bien traitées au Vénézuela, il n’y avait pas de violence. C’était vu comme un travail normal. J’avais des bons clients qui sont devenus des amis, et qui venaient seulement pour me voir moi. Ils me disaient : « Je ne veux être qu’avec toi parce que tu es attentionnée, bien éduquée, toujours propre et que tu sens bon.» Ce qui n’était pas le cas de toutes les filles (rires) ! Et petit à petit je me suis habituée à cette vie. Ma mère n’a jamais su que je faisais ce travail. Je n’ai jamais voulu le lui dire. C’est trop dur pour une mère de savoir que sa fille fait ce travail. Ma fille et mes sœurs le savent. Mais elles ne m’ont jamais mal jugée ou quoi que ce soit. Je l’ai dit à ma fille quand elle a eu 20 ans. Et elle m’a répondu : « Maman, qui suis-je pour te juger ? Tu es ma mère ! Je ne peux pas te juger. » On a une très belle relation, avec beaucoup d’amour.
Puis j’ai eu l’opportunité de partir pour l’Europe. D’abord j’ai travaillé quelques années en Espagne. Je faisais le ménage dans un club, et je préparais à manger pour une trentaine de filles qui travaillaient là-bas. Puis après quelques années, j’ai rencontré des filles qui travaillaient à Genève. Par curiosité, j’ai décidé de venir essayer le travail du sexe ici. Je suis arrivée il y a une dizaine d’années, et comme ça s’est bien passé, je suis restée ! Je n’ai jamais eu de souci avec un client. Tout dépend de comment tu les traites. J’aime être en harmonie avec les clients, et avec les autres filles aussi. Le plus important pour moi c’est le respect. Et quand tu as un peu de caractère, c’est plus facile pour se faire respecter. Si je ne veux pas monter avec un client, je ne monte pas. Et si il insiste, je lui dis : pars en courant ou j’appelle la police (rires) ! Tout le monde sait ici ce que je fais, tout le monde me respecte et m’appelle Madame !
Moi j’aime vivre comme je l’entends. Personne ne me dit quoi faire ni quoi penser ! Et moi je ne m’occupe pas de dire aux autres comment vivre leur vie non plus. Chacun fait ce qu’il veut. Pour manger, je ne demande de l’aide à personne. Je ne travaille pas pour le gouvernement, ou quiconque. Je travaille pour moi-même, et c’est tout ! Je suis indépendante, hombre ! Ça a toujours été comme ça. J’ai plus de 70 ans et je continue encore à travailler dur. J’espère prendre ma retraite bientôt, mais d’abord je veux être sûre d’avoir assez d’argent. Parce que je ne veux pas dépendre de l’aide sociale, ni être un poids pour personne. Mais je ne me sens pas vieille ! J’ai encore le goût de vivre et de faire plein de choses. Et si Dieu veut me reprendre la vie maintenant, il la reprendra, et c’est tout !
La religion c’est aussi très important dans ma vie. Tous les jours je me lève et je remercie Dieu pour la vie qu’il m’a donnée. Et quand je vais à l’église, je me mets à genou, et je parle avec Dieu avec beaucoup de dévotion et je me sens bien. Tu sais, quand j’étais jeune, j’avais deux rêves. D’abord, j’ai voulu devenir nonne pendant longtemps. Puis après, vers 16-17 ans, je ne pensais qu’à me marier, avec la robe blanche et tout ça. Mais les choses se sont passées un peu différemment (rires) ! Au final, je ne sais pas si j’ai eu la vie que je voulais, mais tu sais, la contrainte de toute chose, c’est l’argent. On fait ce qu’on doit faire. Et avec le temps, on apprend à vivre la vie que l’on doit vivre. »
Publiée dans le cadre de la mini-série « 90’000 choses dans la tête », réalisée en partenariat avec Aspasie. | Traduit de l’espagnol

« Il y avait beaucoup d’amour dans notre famille, et grâce à Dieu on n’a jamais manqué de rien. Nos parents ne nous ont jamais frappés, on avait une très belle relation. Tout était bien. Ma mère travaillait comme couturière et mon père dans une entreprise de cartons. Vers 13 ans j’ai arrêté l’école et j’ai commencé à travailler dans des petits magasins. À 21 ans, je suis tombée enceinte et ma vie a basculé. On était tous les deux très amoureux, mais lui était un garçon d’une famille assez riche et sa famille ne voulait pas qu’il m’épouse car j’étais d’une famille pauvre, par rapport à eux. Il a dit à sa famille : « Si je ne marie pas avec elle, je ne me marierai jamais. » Mais il n’a pas eu la force de s’opposer à elle vraiment.
Quand j’ai accouché, ils ont lancé des démarches judiciaires pour essayer de me prendre l’enfant. Mais j’ai remporté l’affaire judiciaire devant le tribunal. Nous nous sommes séparés, et chacun a continué sa vie séparément. Après la rupture, quelque chose s’est passé à l’intérieur de moi, et je ne voulais plus tomber amoureuse. Des années ont passé comme ça, seulement à penser à lui. C’était très dur, j’ai beaucoup souffert. Je me suis dit qu’il n’y aurait plus jamais un autre homme dans ma vie. Je suis restée longtemps avec cette idée dans la tête. Et c’est ce qui s’est passé. Je ne suis plus jamais tombée amoureuse. C’était l’unique homme de ma vie. Après lui, mon cœur s’est fermé et il ne s’est plus jamais ouvert de la même manière. Et lui non plus, il ne s’est jamais marié. L’amour, ça fait mal (rires) !
Avec cette histoire dans la tête, j’ai voulu quitter la Colombie et changer de vie. Et vers 26 ans je suis partie au Vénézuela. J’ai rencontré là-bas une fille qui faisait du travail du sexe, et je lui ai dit que moi aussi je voulais travailler. Au départ, elle m’a répondu que non, car elle savait que je ne l’avais jamais fait. Mais j’ai dit que je pouvais apprendre. Et j’ai appris ! Mais la première fois…c’était très difficile. Moi, je n’avais connu qu’un seul homme dans vie, aucun autre homme ne m’avait jamais touchée. Et dans ce travail, les hommes te touchent partout, et ça… C’était très difficile. Mais j’ai gagné rapidement assez d’argent pour soutenir ma famille et ma fille.
Le premier client… Écoute… J’étais dans un club, il y avait beaucoup d’hommes. Et la fille qui m’a amenée m’a dit : « Amène un client dans ta chambre ». Mais elle ne m’a rien expliqué de plus. Quand un homme a voulu que je monte avec lui, j’ai pris peur, je ne voulais plus le faire. Mais elle m’a dit : « Maintenant tu es ici, tu dois le faire ». Alors je suis montée avec lui. La première chose à faire c’est de demander l’argent. Mais je ne le savais pas, donc je n’ai rien demandé. Je ne voulais même pas enlever mes vêtements. Il a éteint la lumière et là je me suis déshabillée. Je me suis allongée sur le lit, et quand il a commencé à me toucher, mon corps s’est tendu. Je n’avais jamais été avec un autre homme. En partant, il a dit aux autres filles : « Ne me mettez plus avec elle, elle n’a aucune expérience ! » Mais il avait été gentil et doux avec moi, et il avait laissé l’argent en partant.
Par la suite j’ai appris à demander l’argent, et à amener le client au lavabo pour qu’il se lave bien les mains et le pénis. À l’époque on n’utilisait pas de préservatifs ! Tous les mois on devait aller faire un examen vaginal et un examen sanguin, et tous les 6 mois l’examen du sida. Mais heureusement je n’ai jamais rien attrapé. J’ai travaillé comme ça pendant plus de 20 ans. De 8h du soir à 4h du matin. Toute ma vie j’ai travaillé le soir. Je n’aime pas la journée. Dès que je vois les rayons du soleil, hop je rentre chez moi (rires). Et il y avait beaucoup de travail. Je pouvais avoir jusqu’à 14 hommes par nuit ! Le dimanche, comme on ne travaillait pas, on sortait un peu, parfois on allait danser en discothèque. La routine d’une vie normale (rires) ! Et tous les 6 mois je rentrais en Colombie pour voir ma mère et ma fille.
On était très bien traitées au Vénézuela, il n’y avait pas de violence. C’était vu comme un travail normal. J’avais des bons clients qui sont devenus des amis, et qui venaient seulement pour me voir moi. Ils me disaient : « Je ne veux être qu’avec toi parce que tu es attentionnée, bien éduquée, toujours propre et que tu sens bon.» Ce qui n’était pas le cas de toutes les filles (rires) ! Et petit à petit je me suis habituée à cette vie. Ma mère n’a jamais su que je faisais ce travail. Je n’ai jamais voulu le lui dire. C’est trop dur pour une mère de savoir que sa fille fait ce travail. Ma fille et mes sœurs le savent. Mais elles ne m’ont jamais mal jugée ou quoi que ce soit. Je l’ai dit à ma fille quand elle a eu 20 ans. Et elle m’a répondu : « Maman, qui suis-je pour te juger ? Tu es ma mère ! Je ne peux pas te juger. » On a une très belle relation, avec beaucoup d’amour.
Puis j’ai eu l’opportunité de partir pour l’Europe. D’abord j’ai travaillé quelques années en Espagne. Je faisais le ménage dans un club, et je préparais à manger pour une trentaine de filles qui travaillaient là-bas. Puis après quelques années, j’ai rencontré des filles qui travaillaient à Genève. Par curiosité, j’ai décidé de venir essayer le travail du sexe ici. Je suis arrivée il y a une dizaine d’années, et comme ça s’est bien passé, je suis restée ! Je n’ai jamais eu de souci avec un client. Tout dépend de comment tu les traites. J’aime être en harmonie avec les clients, et avec les autres filles aussi. Le plus important pour moi c’est le respect. Et quand tu as un peu de caractère, c’est plus facile pour se faire respecter. Si je ne veux pas monter avec un client, je ne monte pas. Et si il insiste, je lui dis : pars en courant ou j’appelle la police (rires) ! Tout le monde sait ici ce que je fais, tout le monde me respecte et m’appelle Madame !
Moi j’aime vivre comme je l’entends. Personne ne me dit quoi faire ni quoi penser ! Et moi je ne m’occupe pas de dire aux autres comment vivre leur vie non plus. Chacun fait ce qu’il veut. Pour manger, je ne demande de l’aide à personne. Je ne travaille pas pour le gouvernement, ou quiconque. Je travaille pour moi-même, et c’est tout ! Je suis indépendante, hombre ! Ça a toujours été comme ça. J’ai plus de 70 ans et je continue encore à travailler dur. J’espère prendre ma retraite bientôt, mais d’abord je veux être sûre d’avoir assez d’argent. Parce que je ne veux pas dépendre de l’aide sociale, ni être un poids pour personne. Mais je ne me sens pas vieille ! J’ai encore le goût de vivre et de faire plein de choses. Et si Dieu veut me reprendre la vie maintenant, il la reprendra, et c’est tout !
La religion c’est aussi très important dans ma vie. Tous les jours je me lève et je remercie Dieu pour la vie qu’il m’a donnée. Et quand je vais à l’église, je me mets à genou, et je parle avec Dieu avec beaucoup de dévotion et je me sens bien. Tu sais, quand j’étais jeune, j’avais deux rêves. D’abord, j’ai voulu devenir nonne pendant longtemps. Puis après, vers 16-17 ans, je ne pensais qu’à me marier, avec la robe blanche et tout ça. Mais les choses se sont passées un peu différemment (rires) ! Au final, je ne sais pas si j’ai eu la vie que je voulais, mais tu sais, la contrainte de toute chose, c’est l’argent. On fait ce qu’on doit faire. Et avec le temps, on apprend à vivre la vie que l’on doit vivre. »
Publiée dans le cadre de la mini-série « 90’000 choses dans la tête », réalisée en partenariat avec Aspasie. | Traduit de l’espagnol
Partagez sur :

« Il y avait beaucoup d’amour dans notre famille, et grâce à Dieu on n’a jamais manqué de rien. Nos parents ne nous ont jamais frappés, on avait une très belle relation. Tout était bien. Ma mère travaillait comme couturière et mon père dans une entreprise de cartons. Vers 13 ans j’ai arrêté l’école et j’ai commencé à travailler dans des petits magasins. À 21 ans, je suis tombée enceinte et ma vie a basculé. On était tous les deux très amoureux, mais lui était un garçon d’une famille assez riche et sa famille ne voulait pas qu’il m’épouse car j’étais d’une famille pauvre, par rapport à eux. Il a dit à sa famille : « Si je ne marie pas avec elle, je ne me marierai jamais. » Mais il n’a pas eu la force de s’opposer à elle vraiment.
Quand j’ai accouché, ils ont lancé des démarches judiciaires pour essayer de me prendre l’enfant. Mais j’ai remporté l’affaire judiciaire devant le tribunal. Nous nous sommes séparés, et chacun a continué sa vie séparément. Après la rupture, quelque chose s’est passé à l’intérieur de moi, et je ne voulais plus tomber amoureuse. Des années ont passé comme ça, seulement à penser à lui. C’était très dur, j’ai beaucoup souffert. Je me suis dit qu’il n’y aurait plus jamais un autre homme dans ma vie. Je suis restée longtemps avec cette idée dans la tête. Et c’est ce qui s’est passé. Je ne suis plus jamais tombée amoureuse. C’était l’unique homme de ma vie. Après lui, mon cœur s’est fermé et il ne s’est plus jamais ouvert de la même manière. Et lui non plus, il ne s’est jamais marié. L’amour, ça fait mal (rires) !
Avec cette histoire dans la tête, j’ai voulu quitter la Colombie et changer de vie. Et vers 26 ans je suis partie au Vénézuela. J’ai rencontré là-bas une fille qui faisait du travail du sexe, et je lui ai dit que moi aussi je voulais travailler. Au départ, elle m’a répondu que non, car elle savait que je ne l’avais jamais fait. Mais j’ai dit que je pouvais apprendre. Et j’ai appris ! Mais la première fois…c’était très difficile. Moi, je n’avais connu qu’un seul homme dans vie, aucun autre homme ne m’avait jamais touchée. Et dans ce travail, les hommes te touchent partout, et ça… C’était très difficile. Mais j’ai gagné rapidement assez d’argent pour soutenir ma famille et ma fille.
Le premier client… Écoute… J’étais dans un club, il y avait beaucoup d’hommes. Et la fille qui m’a amenée m’a dit : « Amène un client dans ta chambre ». Mais elle ne m’a rien expliqué de plus. Quand un homme a voulu que je monte avec lui, j’ai pris peur, je ne voulais plus le faire. Mais elle m’a dit : « Maintenant tu es ici, tu dois le faire ». Alors je suis montée avec lui. La première chose à faire c’est de demander l’argent. Mais je ne le savais pas, donc je n’ai rien demandé. Je ne voulais même pas enlever mes vêtements. Il a éteint la lumière et là je me suis déshabillée. Je me suis allongée sur le lit, et quand il a commencé à me toucher, mon corps s’est tendu. Je n’avais jamais été avec un autre homme. En partant, il a dit aux autres filles : « Ne me mettez plus avec elle, elle n’a aucune expérience ! » Mais il avait été gentil et doux avec moi, et il avait laissé l’argent en partant.
Par la suite j’ai appris à demander l’argent, et à amener le client au lavabo pour qu’il se lave bien les mains et le pénis. À l’époque on n’utilisait pas de préservatifs ! Tous les mois on devait aller faire un examen vaginal et un examen sanguin, et tous les 6 mois l’examen du sida. Mais heureusement je n’ai jamais rien attrapé. J’ai travaillé comme ça pendant plus de 20 ans. De 8h du soir à 4h du matin. Toute ma vie j’ai travaillé le soir. Je n’aime pas la journée. Dès que je vois les rayons du soleil, hop je rentre chez moi (rires). Et il y avait beaucoup de travail. Je pouvais avoir jusqu’à 14 hommes par nuit ! Le dimanche, comme on ne travaillait pas, on sortait un peu, parfois on allait danser en discothèque. La routine d’une vie normale (rires) ! Et tous les 6 mois je rentrais en Colombie pour voir ma mère et ma fille.
On était très bien traitées au Vénézuela, il n’y avait pas de violence. C’était vu comme un travail normal. J’avais des bons clients qui sont devenus des amis, et qui venaient seulement pour me voir moi. Ils me disaient : « Je ne veux être qu’avec toi parce que tu es attentionnée, bien éduquée, toujours propre et que tu sens bon.» Ce qui n’était pas le cas de toutes les filles (rires) ! Et petit à petit je me suis habituée à cette vie. Ma mère n’a jamais su que je faisais ce travail. Je n’ai jamais voulu le lui dire. C’est trop dur pour une mère de savoir que sa fille fait ce travail. Ma fille et mes sœurs le savent. Mais elles ne m’ont jamais mal jugée ou quoi que ce soit. Je l’ai dit à ma fille quand elle a eu 20 ans. Et elle m’a répondu : « Maman, qui suis-je pour te juger ? Tu es ma mère ! Je ne peux pas te juger. » On a une très belle relation, avec beaucoup d’amour.
Puis j’ai eu l’opportunité de partir pour l’Europe. D’abord j’ai travaillé quelques années en Espagne. Je faisais le ménage dans un club, et je préparais à manger pour une trentaine de filles qui travaillaient là-bas. Puis après quelques années, j’ai rencontré des filles qui travaillaient à Genève. Par curiosité, j’ai décidé de venir essayer le travail du sexe ici. Je suis arrivée il y a une dizaine d’années, et comme ça s’est bien passé, je suis restée ! Je n’ai jamais eu de souci avec un client. Tout dépend de comment tu les traites. J’aime être en harmonie avec les clients, et avec les autres filles aussi. Le plus important pour moi c’est le respect. Et quand tu as un peu de caractère, c’est plus facile pour se faire respecter. Si je ne veux pas monter avec un client, je ne monte pas. Et si il insiste, je lui dis : pars en courant ou j’appelle la police (rires) ! Tout le monde sait ici ce que je fais, tout le monde me respecte et m’appelle Madame !
Moi j’aime vivre comme je l’entends. Personne ne me dit quoi faire ni quoi penser ! Et moi je ne m’occupe pas de dire aux autres comment vivre leur vie non plus. Chacun fait ce qu’il veut. Pour manger, je ne demande de l’aide à personne. Je ne travaille pas pour le gouvernement, ou quiconque. Je travaille pour moi-même, et c’est tout ! Je suis indépendante, hombre ! Ça a toujours été comme ça. J’ai plus de 70 ans et je continue encore à travailler dur. J’espère prendre ma retraite bientôt, mais d’abord je veux être sûre d’avoir assez d’argent. Parce que je ne veux pas dépendre de l’aide sociale, ni être un poids pour personne. Mais je ne me sens pas vieille ! J’ai encore le goût de vivre et de faire plein de choses. Et si Dieu veut me reprendre la vie maintenant, il la reprendra, et c’est tout !
La religion c’est aussi très important dans ma vie. Tous les jours je me lève et je remercie Dieu pour la vie qu’il m’a donnée. Et quand je vais à l’église, je me mets à genou, et je parle avec Dieu avec beaucoup de dévotion et je me sens bien. Tu sais, quand j’étais jeune, j’avais deux rêves. D’abord, j’ai voulu devenir nonne pendant longtemps. Puis après, vers 16-17 ans, je ne pensais qu’à me marier, avec la robe blanche et tout ça. Mais les choses se sont passées un peu différemment (rires) ! Au final, je ne sais pas si j’ai eu la vie que je voulais, mais tu sais, la contrainte de toute chose, c’est l’argent. On fait ce qu’on doit faire. Et avec le temps, on apprend à vivre la vie que l’on doit vivre. »
Publiée dans le cadre de la mini-série « 90’000 choses dans la tête », réalisée en partenariat avec Aspasie. | Traduit de l’espagnol

« Il y avait beaucoup d’amour dans notre famille, et grâce à Dieu on n’a jamais manqué de rien. Nos parents ne nous ont jamais frappés, on avait une très belle relation. Tout était bien. Ma mère travaillait comme couturière et mon père dans une entreprise de cartons. Vers 13 ans j’ai arrêté l’école et j’ai commencé à travailler dans des petits magasins. À 21 ans, je suis tombée enceinte et ma vie a basculé. On était tous les deux très amoureux, mais lui était un garçon d’une famille assez riche et sa famille ne voulait pas qu’il m’épouse car j’étais d’une famille pauvre, par rapport à eux. Il a dit à sa famille : « Si je ne marie pas avec elle, je ne me marierai jamais. » Mais il n’a pas eu la force de s’opposer à elle vraiment.
Quand j’ai accouché, ils ont lancé des démarches judiciaires pour essayer de me prendre l’enfant. Mais j’ai remporté l’affaire judiciaire devant le tribunal. Nous nous sommes séparés, et chacun a continué sa vie séparément. Après la rupture, quelque chose s’est passé à l’intérieur de moi, et je ne voulais plus tomber amoureuse. Des années ont passé comme ça, seulement à penser à lui. C’était très dur, j’ai beaucoup souffert. Je me suis dit qu’il n’y aurait plus jamais un autre homme dans ma vie. Je suis restée longtemps avec cette idée dans la tête. Et c’est ce qui s’est passé. Je ne suis plus jamais tombée amoureuse. C’était l’unique homme de ma vie. Après lui, mon cœur s’est fermé et il ne s’est plus jamais ouvert de la même manière. Et lui non plus, il ne s’est jamais marié. L’amour, ça fait mal (rires) !
Avec cette histoire dans la tête, j’ai voulu quitter la Colombie et changer de vie. Et vers 26 ans je suis partie au Vénézuela. J’ai rencontré là-bas une fille qui faisait du travail du sexe, et je lui ai dit que moi aussi je voulais travailler. Au départ, elle m’a répondu que non, car elle savait que je ne l’avais jamais fait. Mais j’ai dit que je pouvais apprendre. Et j’ai appris ! Mais la première fois…c’était très difficile. Moi, je n’avais connu qu’un seul homme dans vie, aucun autre homme ne m’avait jamais touchée. Et dans ce travail, les hommes te touchent partout, et ça… C’était très difficile. Mais j’ai gagné rapidement assez d’argent pour soutenir ma famille et ma fille.
Le premier client… Écoute… J’étais dans un club, il y avait beaucoup d’hommes. Et la fille qui m’a amenée m’a dit : « Amène un client dans ta chambre ». Mais elle ne m’a rien expliqué de plus. Quand un homme a voulu que je monte avec lui, j’ai pris peur, je ne voulais plus le faire. Mais elle m’a dit : « Maintenant tu es ici, tu dois le faire ». Alors je suis montée avec lui. La première chose à faire c’est de demander l’argent. Mais je ne le savais pas, donc je n’ai rien demandé. Je ne voulais même pas enlever mes vêtements. Il a éteint la lumière et là je me suis déshabillée. Je me suis allongée sur le lit, et quand il a commencé à me toucher, mon corps s’est tendu. Je n’avais jamais été avec un autre homme. En partant, il a dit aux autres filles : « Ne me mettez plus avec elle, elle n’a aucune expérience ! » Mais il avait été gentil et doux avec moi, et il avait laissé l’argent en partant.
Par la suite j’ai appris à demander l’argent, et à amener le client au lavabo pour qu’il se lave bien les mains et le pénis. À l’époque on n’utilisait pas de préservatifs ! Tous les mois on devait aller faire un examen vaginal et un examen sanguin, et tous les 6 mois l’examen du sida. Mais heureusement je n’ai jamais rien attrapé. J’ai travaillé comme ça pendant plus de 20 ans. De 8h du soir à 4h du matin. Toute ma vie j’ai travaillé le soir. Je n’aime pas la journée. Dès que je vois les rayons du soleil, hop je rentre chez moi (rires). Et il y avait beaucoup de travail. Je pouvais avoir jusqu’à 14 hommes par nuit ! Le dimanche, comme on ne travaillait pas, on sortait un peu, parfois on allait danser en discothèque. La routine d’une vie normale (rires) ! Et tous les 6 mois je rentrais en Colombie pour voir ma mère et ma fille.
On était très bien traitées au Vénézuela, il n’y avait pas de violence. C’était vu comme un travail normal. J’avais des bons clients qui sont devenus des amis, et qui venaient seulement pour me voir moi. Ils me disaient : « Je ne veux être qu’avec toi parce que tu es attentionnée, bien éduquée, toujours propre et que tu sens bon.» Ce qui n’était pas le cas de toutes les filles (rires) ! Et petit à petit je me suis habituée à cette vie. Ma mère n’a jamais su que je faisais ce travail. Je n’ai jamais voulu le lui dire. C’est trop dur pour une mère de savoir que sa fille fait ce travail. Ma fille et mes sœurs le savent. Mais elles ne m’ont jamais mal jugée ou quoi que ce soit. Je l’ai dit à ma fille quand elle a eu 20 ans. Et elle m’a répondu : « Maman, qui suis-je pour te juger ? Tu es ma mère ! Je ne peux pas te juger. » On a une très belle relation, avec beaucoup d’amour.
Puis j’ai eu l’opportunité de partir pour l’Europe. D’abord j’ai travaillé quelques années en Espagne. Je faisais le ménage dans un club, et je préparais à manger pour une trentaine de filles qui travaillaient là-bas. Puis après quelques années, j’ai rencontré des filles qui travaillaient à Genève. Par curiosité, j’ai décidé de venir essayer le travail du sexe ici. Je suis arrivée il y a une dizaine d’années, et comme ça s’est bien passé, je suis restée ! Je n’ai jamais eu de souci avec un client. Tout dépend de comment tu les traites. J’aime être en harmonie avec les clients, et avec les autres filles aussi. Le plus important pour moi c’est le respect. Et quand tu as un peu de caractère, c’est plus facile pour se faire respecter. Si je ne veux pas monter avec un client, je ne monte pas. Et si il insiste, je lui dis : pars en courant ou j’appelle la police (rires) ! Tout le monde sait ici ce que je fais, tout le monde me respecte et m’appelle Madame !
Moi j’aime vivre comme je l’entends. Personne ne me dit quoi faire ni quoi penser ! Et moi je ne m’occupe pas de dire aux autres comment vivre leur vie non plus. Chacun fait ce qu’il veut. Pour manger, je ne demande de l’aide à personne. Je ne travaille pas pour le gouvernement, ou quiconque. Je travaille pour moi-même, et c’est tout ! Je suis indépendante, hombre ! Ça a toujours été comme ça. J’ai plus de 70 ans et je continue encore à travailler dur. J’espère prendre ma retraite bientôt, mais d’abord je veux être sûre d’avoir assez d’argent. Parce que je ne veux pas dépendre de l’aide sociale, ni être un poids pour personne. Mais je ne me sens pas vieille ! J’ai encore le goût de vivre et de faire plein de choses. Et si Dieu veut me reprendre la vie maintenant, il la reprendra, et c’est tout !
La religion c’est aussi très important dans ma vie. Tous les jours je me lève et je remercie Dieu pour la vie qu’il m’a donnée. Et quand je vais à l’église, je me mets à genou, et je parle avec Dieu avec beaucoup de dévotion et je me sens bien. Tu sais, quand j’étais jeune, j’avais deux rêves. D’abord, j’ai voulu devenir nonne pendant longtemps. Puis après, vers 16-17 ans, je ne pensais qu’à me marier, avec la robe blanche et tout ça. Mais les choses se sont passées un peu différemment (rires) ! Au final, je ne sais pas si j’ai eu la vie que je voulais, mais tu sais, la contrainte de toute chose, c’est l’argent. On fait ce qu’on doit faire. Et avec le temps, on apprend à vivre la vie que l’on doit vivre. »
Publiée dans le cadre de la mini-série « 90’000 choses dans la tête », réalisée en partenariat avec Aspasie. | Traduit de l’espagnol